Musicien devenu producteur de spectacles, Pierre-Pascal Houdebine traverse depuis plus de quarante ans les mutations du spectacle vivant. Tout part d’une vieille trompette, celle de son père, retrouvée vers vingt ans dans le débarras de l’appartement familial. Un copain vient au même moment de sortir le trombone du sien d’un grenier : les deux cuivres rejoignent Les Satellites, groupe de potes devenu professionnel, figure du rock alternatif français des années 80-90. Huit ans de tournées, de 20 à 28 ans, jusqu’à l’Olympia.
Sans diplôme ni métier en main à la fin du groupe, il découvre qu’il aime organiser autant que jouer. Il programme pendant deux ans le Glazart, à la Villette, puis fonde Furax en 1999, dix ans après une remarque piquée au vif sur le plateau de Nulle part ailleurs, où un invité avait prédit que ces jeunes musiciens finiraient chefs d’entreprise. Aujourd’hui, Furax est une production indépendante de cinq salariés, avec un catalogue d’artistes choisis et souvent engagés.
Dans cet épisode de Tales, il revient sur le clavecin de son père dans un HLM, sur la différence entre produire et diffuser, sur la structuration du live en France avec les SMAC, sur le temps long qui mène de Hocus Pocus à C2C et à la Victoire de la Musique de Ben Mazué, et sur ce qui rend un concert irremplaçable.
Pierre-Pascal Houdebine - Producteur de spectacles
L’interview Tales
D’aussi loin que tu te souviennes, quels sont tes premiers souvenirs de musique ?
Ils sont très clairement liés au cadre familial. Mes parents écoutaient énormément de musique. Mon père, en particulier, était passionné de musique classique, au point d’avoir un clavecin à la maison. Ce qui était assez incongru, parce qu’on vivait dans un HLM. Il en jouait de manière très amateur, mais avec une vraie implication : il taillait ses plectres, accordait son instrument, passait du temps à jouer seul dans un coin de l’appartement.
Il y avait aussi beaucoup de disques, des grands classiques, mais aussi des disques d’histoires musicales mêlant narration et musique. Et puis le chant occupait une place importante dans la vie familiale. Chanter ensemble faisait partie du quotidien.
La musique s’est donc imposée à toi très tôt.
Oui. Elle s’est imposée naturellement. Elle m’a formé l’oreille, éveillé la curiosité. La musique est un vecteur extrêmement riche : elle permet d’explorer des univers très différents, bien au-delà du simple plaisir d’écoute. Elle ouvre à autre chose.
Il y a cette trompette retrouvée, presque fondatrice.
Ce n’est pas une légende. Mon père venait d’une famille nombreuse où chaque enfant devait apprendre un instrument. Pour lui, c’était la trompette, qu’il a ensuite laissée de côté. Bien plus tard, alors que j’avais une vingtaine d’années, je suis tombé sur cette vieille trompette dans un débarras.
Au même moment, je fréquentais une bande de copains qui montaient un groupe, et l’un d’eux venait de retrouver le trombone de son père. On s’est dit que deux cuivres, ça pouvait être intéressant. C’est comme ça que je me suis retrouvé à jouer avec Les Satellites, un groupe qui a compté dans le rock alternatif français des années 80-90, et qui faisait partie des premiers à réintroduire des cuivres dans cette scène-là.
Avant d’être producteur, tu as donc vécu la scène de l’intérieur.
Oui. Très vite, Les Satellites sont passés d’un groupe de potes à un groupe professionnel. On tournait beaucoup, on faisait des dizaines de concerts par an, on a joué à l’Olympia, en France et à l’étranger. J’ai vécu huit années très intenses, entre 20 et 28 ans.
C’était une période de grande liberté artistique, celle du mouvement alternatif, où l’on s’affranchissait des codes de la variété traditionnelle. Avec le recul, je pense que cette génération a aussi largement contribué à structurer ce qui allait devenir la filière du live : réseaux de salles, lieux dédiés, infrastructures, et même une reconnaissance institutionnelle.
À quel moment la musique devient-elle un métier ?
Je n’ai jamais raisonné en termes de carrière ou de passion. Je n’avais aucun plan. Les choses se sont faites au fil de l’eau.
Quand le projet s’est arrêté, je me suis retrouvé sans diplôme, sans métier identifié. J’ai fait beaucoup de petits boulots, tenté d’autres groupes. Et puis, avec le temps, j’ai compris que ces années de tournée représentaient une expérience énorme : connaissance des territoires, des salles, des artistes, du fonctionnement réel du métier.
En parallèle, je prenais de plus en plus de plaisir à organiser, à comprendre comment les choses fonctionnaient.
Il y a aussi cette période charnière dans le monde associatif.
Oui. Le hasard m’a amené à répéter dans un lieu qui n’était pas encore une vraie salle : le Glazart, à la Villette. Le lieu s’est structuré, et je me suis retrouvé programmateur pendant deux ans.
Je recevais des cassettes, je programmais avec très peu de moyens, uniquement grâce aux entrées. Ça m’a appris énormément : la programmation, la paie, la technique, l’envers d’une tournée. J’ai commencé à élargir mes compétences, sans devenir spécialiste, mais en étant capable de dialoguer avec tous les métiers.
Furax naît en 1999. Comment définis-tu ton rôle aujourd’hui ?
Furax est une société indépendante de production de spectacles. J’insiste vraiment sur le mot producteur.
Je ne fais pas que diffuser des dates. Produire, c’est investir en amont : travailler avec les artistes sur le contenu scénique, les résidences, les équipes artistiques et techniques, prendre des risques financiers avant même d’aller sur la route.
Tu fais une distinction très claire entre produire et diffuser.
Oui, et c’est essentiel. Par exemple, tous les spectacles anglo-saxons qui arrivent en France ne sont pas produits ici : ils sont déjà entièrement conçus, montés, financés. Nous, on ne fait alors que les diffuser, produire éventuellement les dates, mais pas le spectacle en lui-même.
De mon côté, je n’ai quasiment pas d’artistes étrangers. Ça peut arriver, mais ça reste très ponctuel. Je produis avant tout des artistes français.
Produire, ça veut dire s’entendre avec eux pour créer un spectacle, investir sur ce projet, accompagner sa construction, puis le diffuser. Et ensuite, espérer (ce qui n’arrive pas toujours) rentabiliser cette production à l’issue d’une tournée, pour pouvoir continuer à développer des carrières et faire vivre la structure.
Ton parcours est aussi intimement lié à la structuration du live en France.
Oui, très clairement. Le mouvement alternatif des années 80-90 a été fondateur. Il y a eu un éveil du public, mais aussi une prise de conscience des pouvoirs publics.
Des décisions politiques ont été prises pour structurer ce qui n’existait pas encore vraiment, notamment avec la création du label d’État SMAC, qui a permis aux villes d’investir dans de vraies salles dédiées aux musiques actuelles. Ces salles, en partie subventionnées, ont permis de répéter, de faire des résidences, de travailler dans des conditions professionnelles.
Cette structuration s’est faite progressivement à partir du milieu des années 90. Aujourd’hui, il existe environ une centaine de SMAC en France.
Ça a ouvert les possibilités à énormément de musiciens. Il y a eu plus de projets, plus d’artistes. Économiquement, ça a parfois créé plus de concurrence, mais surtout, ça a permis de reconnaître la musique comme un métier. À l’époque, on passait pour des gens bizarres. Aujourd’hui, travailler dans la musique est reconnu. Et c’est quelque chose de formidable.
Quand on parle de trajectoires marquantes, on peut prendre l’exemple de C2C ?
Oui, mais il faut comprendre que c’est une histoire de longue haleine. Tout commence avec Hocus Pocus, autour de 2005, avec une résonance d’abord très régionale, notamment à Nantes.
Deux membres faisaient déjà partie de C2C. Avec les deux autres, on a commencé à travailler progressivement : clubs, résidences, scènes comme la Seine. Il s’est créé petit à petit une vraie force musicale et artistique.
On a accompagné ce développement sur le temps long, jusqu’à finir avec Hocus Pocus sur un Zénith en 2011, ce qui a clairement préfiguré le démarrage de C2C l’année suivante.
C’est exactement la même logique avec Ben Mazué. La première fois que je l’ai vu, il était en première partie d’Hocus Pocus à La Cigale. Dix ans plus tard, on recevait une Victoire de la Musique. Et ce jour-là, beaucoup parlaient de « découverte », alors que ça faisait une décennie qu’on travaillait ensemble.
Il n’y a pas de recette miracle. Il faut s’adapter, comprendre le monde dans lequel on vit. Aujourd’hui, un artiste qui refuse complètement les réseaux sociaux n’existe pas. Ce n’est pas simple pour toutes les générations, mais c’est une réalité.
Avec ton expérience, qu’est-ce qui fait vraiment la différence chez un artiste ?
Par expérience, la détermination et la capacité à se remettre en question sont essentielles. Il faut accepter la discussion, le dialogue avec son producteur de spectacles et ses partenaires.
Mais avant tout, l’artiste doit porter une vision. Même s’il se trompe. Si quelqu’un dit simplement « je fais des chansons, débrouillez-vous », ça ne fonctionne pas.
L’ambition peut être très différente : faire des salles de 500 places ou viser des stades. Entre les deux, tous les niveaux sont respectables. Le seul vrai curseur, c’est de passer du statut d’amateur à celui de professionnel et de vivre de sa musique.
Dans le spectacle vivant au sens large, on peut vivre de son art sans jamais jouer à l’Olympia, et c’est parfaitement respectable. Dans la musique, le live avance au même diapason que l’album, le développement marketing et commercial.
Finalement, qu’est-ce qui rend le live absolument irremplaçable ?
Comme je le disais tout à l’heure, évidemment, c’est mon métier, donc je ne peux pas dire l’inverse. Mais ce moment où on se retrouve dans une salle, petite, moyenne ou grande, avec une empathie générale entre le public et les artistes sur scène, c’est quelque chose d’unique. C’est exceptionnel, complètement éphémère, et c’est précisément ce qui fait sa valeur.
Un concert, ça ne reste que dans nos souvenirs. Le concert à l’Olympia, au Stéréolux ou ailleurs, ce moment incroyable où on a vécu quelque chose de fort, où on a rencontré des gens, où il y a eu une forme d’osmose entre toutes les personnes présentes, c’est irremplaçable.
On pourrait théoriquement le faire disparaître de manière politique, par une décision administrative ou institutionnelle. Mais ce serait une fermeture technique. Le fait de se retrouver ensemble, de prendre du plaisir ensemble, de se comprendre, de partager une émotion forte (une émotion très différente de celle qu’on peut ressentir seul chez soi en écoutant un album enregistré), ça, on ne pourra jamais le faire disparaître.
Ce moment partagé fait partie de la nature humaine. Et à mon avis, il restera toujours.
Pour finir, si tu avais une carte blanche absolue : l’artiste avec lequel tu rêverais de travailler ?
Quel artiste je choisirais si j’avais vraiment le choix ultime ? C’est extrêmement difficile. Parce que dans ma tête, il y a à la fois ce que j’apprécie musicalement et l’évolution de mon regard avec l’âge. On change, on évolue, et la musique est avant tout une question d’initiation. J’ai toujours défendu cette idée : on est initié à la musique, puis on y entre de plus en plus profondément.
Et le travail que je fais, c’est une collaboration très étroite, très profonde avec un artiste. Donc dire que j’aimerais travailler avec quelqu’un que je ne connais pas, uniquement parce que c’est un rêve ou une projection, c’est très compliqué pour moi.
Je sais que certains de mes collègues producteurs pourraient répondre très facilement à cette question. Moi, je n’ai pas ce regard de fan absolu. Dire que j’aurais rêvé de travailler avec les Rolling Stones, par exemple (je dis n’importe quoi), ça ne m’intéresse pas.
Ce qui m’importe, c’est la rencontre, le chemin commun, le travail réel avec un artiste, pas le fantasme.
Une salle de spectacle qui représente quelque chose de particulier pour toi ?
Je dirais le Bataclan.

